#BTconf : Bouillon de culture numérique

J’ai entendu parler de Beyond Tellerrand l’année dernière, lorsque mon acolyte Miloon y a assisté. Elle en est revenue bouleversée, émerveillée, inspirée, tourneboulée et devant l’ampleur de sa réaction, je me suis promise d’y assister.

Le logo de la conférence, version 2019, créé par Rob Draper et imprimé sur les t-shirts et le mug présents dans dans le gift bag offert aux participant·es. <3

Après des mois à avoir bassiné mon patron, mes collègues, re-mon patron et re-mes collègues, j’ai réussi à motiver une délégation de trois personnes (moi + deux collègues) et à faire en sorte que l’entreprise qui m’emploie couvre les frais. J’ai bien fait. C’était mortel. Laisse-moi te raconter.


Bon, d’abord, commençons par le commencement : de quoi ça s’agit Beyond Tellerrand ? Si l’on s’en tient à la traduction littérale de l’intitulé, ça signifie « au-delà du bord de l’assiette ». Comprendre « en dehors de la boite » ou « outside of the box » pour les plus américains d’entre vous. On pourrait ainsi résumer la conférence à « la rencontre de personnes qui essayent de penser en dehors des boîtes » mais ça serait ne pas prendre en compte l’aspect web design. Disons plutôt que BT Conf a pour but de faire se rencontrer des gens du design, du web, de l’informatique de manière générale mais pas que et de les inspirer pendant deux jours. Une sorte de TED Talk familial orienté web. Un bouillon de culture numérique, créatif et jouissif.

Lorsque nous arrivons avec mes deux acolytes à la Conférence le premier jour, il est un peu avant 9h30 et une petite cinquantaine de personnes attendent déjà pour obtenir leurs badges.

Crédit image – Florian Ziegler

Premier truc que je remarque : il y a beaucoup de femmes ! Et pas que dans les bénévoles, dans l’assistance et les speakers aussi ! Et puis, il n’y a pas que des blanc·he·s et pas que des valides non plus ! #inclusivité C’était beau à voir pour moi qui suis souvent une des seules femmes dans les conf’ IT où je vais pour le boulot (même si, de moins en moins, je le reconnais).

Une organisation au poil

La Conférence est découpée sur deux jours au cours desquels les speakers se succèdent dans la salle du Capitol Theater, le plus grand théâtre de la ville, ancien dépôt ferroviaire convertit en lieu culturel dans les années 90. 

Entre chaque speaker, on nous offre une pause allant de 15 à 30 minutes au cours de laquelle on peut aller déguster quelques victuailles offertes par les sponsors (des gaufres, des donuts à customiser toi-même, du café, du thé) ou discuter avec les sponsors présents (ils sont là pour ça à la base, pas uniquement pour nous nourrir) ou encore, écouter le DJ présent pour cette édition qui samplait des passages des talks et les ajoutait à ses mix, ou tout simplement, parler avec d’autres participant·es (on n’est pas des bêtes).

Tobi Lessnow aka BaldowerCrédit image Andreas Dantz

A ce rythme-là, les journées passent très vite et lorsque la fin de la conf sonne, on n’a pas l’impression d’avoir écouté treize talks tous plus intéressants les uns que les autres.

Si je t’explique ça, c’est surtout pour que tu te rendes compte que :

  1. Contrairement à d’autres conf, on n’a pas à jongler entre les tracks pour écouter les speakers. C’est plutôt agréable voire carrément trop bien.
  2. Cette conférence n’est vraiment pas comme les autres : il y a un DJ et des gaufres gratos !
  3. On a beau rester deux jours dans une salle, quand on a des gens intéressants à écouter ça passe crème et là, c’était un peu comme assister à un TED Talk du design.

Les contraintes c’est bien

Le premier talk que nous avons écouté était signé Charlie Owen et s’intitulait « All constraints are beautiful » (« Toutes les contraintes sont belles ») et a tout de suite donné le ton aux deux jours qui nous attendaient. Charlie n’a pas sa langue dans sa poche et après plus de 20 ans dans le web, elle a quelques idées qu’elle n’hésite pas à partager en « gueulant sur Twitter » mais aussi dans des conférences comme celles-ci. Ce jour-là, elle voulait donc nous expliquer pourquoi les contraintes dans le web étaient bonnes : nous éviter de faire n’importe quoi.

Pour Charlie Owen, les contraintes sont perçues négativement alors qu’elles nous permettent de nous dépasser et affectent notre créativité de manière positive. Cependant, quand on crée des produits, on a tendance à « oublier » les contraintes car elles nous compliquent la vie. Le mythe du web sans limite attire énormément de monde. « Il n’y a pas de contraintes dans le web !« , se disent les personnes attirées par le domaine. C’est génial ! Mais « it’s all absolut bollocks » comme dit Charlie Owen. On passe notre temps à jongler parmi les contraintes. Ces contraintes ne doivent pas nous bloquer, mais nous inspirer, devenir nos muses pour proposer de meilleures choses et, in fine, un monde meilleur.

Quand on parle de contraintes, en développement, on arrive vite sur le sujet de la documentation. Et ça tombe bien car le deuxième talk de la journée y était consacré ! Ici Carolyn Stransky, journaliste et développeuse front end en Allemagne, souhaitait nous donner des clés pour (re)penser la documentation, pour l’humaniser.

Pour Carolyn, il est primordial de se demander pour qui on écrit une doc au lieu de nous concentrer sur la présentation des fonctionnalités. Que l’on pense systématiquement aux potentiel·les débutant·es en évitant le jargon, qu’on ajoute des attributs au HTML pour les lecteurs d’écrans, qu’on fasse attention à la structure et au flot de lecture du document pour les users qui naviguent au clavier…écrire une doc accessible, intéressante et pilotée par les cas d’usage demande un peu d’efforts mais rien d’insurmontable.

Toujours la même histoire…

C’est enfin Mike Hill qui est venu clore la première matinée. Son nom ne te dit peut-être rien mais Mike Hill a un portfolio des plus impressionnant : designer multi-supports, Mike a travaillé sur des concepts pour le cinéma (Blade Runner 2049), les séries TV (Love + Death + Robot, Game of Thrones) ou encore les jeux-vidéos (Horizon : Zero Dawn). Passionné de psychologie et de storytelling, Mike Hill nous a parlé du « monomythe » et de ses déclinaisons dans les grands classiques cinématographiques de la pop culture (Star Wars, Jurassic Park et The Dark Knight). Pour lui, les grandes histoires sont toutes basées sur le même monomythe qui conduit le héros, à travers 12 étapes, du connu vers l’inconnu, de son ancienne vie vers sa nouvelle vie, au travers de la renaissance et de son aventure.

Les contraintes, c’est bien (bis) mais il faut les dépasser

Les speakers de l’après-midi n’ont pas dérogé à la tacite thématique sur les « contraintes ». L’artiste Red Hong Yi nous a expliqué comment des contraintes (de budget, de temps, de matériel…) lui ont inspiré ses œuvres d’art, ce qui lui a ensuite permis de devenir artiste à plein-temps. Cette jeune femme est l’autrice de nombreuses œuvres devenues virales sur internet, comme son portrait du basketteur Yao Ming réalisé avec un ballon de basket ou son portrait de Jackie Chan réalisé avec 5000 baguettes.

Mais d’un autre côté David Carson, génie du design, idole des designers du monde entier, nous a expliqué que les contraintes, c’est bien, certes, mais il est aussi important et jouissif de s’en affranchir. Ayant bâti sa réputation sur des designs foutraques, des collages bordéliques, l’utilisation de pans de blanc dans des maquettes de magazines, David Carson nous a rappelé de ne pas toujours nous plier aux contraintes, aux tendances et aux standards parce que c’est aussi ça, être créatif : « avoir un œil capable de voir ce que les autres ne voient pas ».

David Carson nous montre un dessin réalisé par son enfant. Il s’agit de lui sur sa planche de surf. #LesEnfantsSontMerveilleux – Crédit image Andreas Dantz

Dépasser les contraintes, c’est aussi ce qu’a dû faire Rob Draper pour survivre. Ce designer, largement influencé par le graffiti et spécialiste du hand-lettering a dû littéralement apprendre à travailler avec rien pour s’en sortir. « Pas de budget, beaucoup d’ambition et aucun talent pour se vendre », Rob Draper nous raconte comment il a réussi à force de travail acharné, de squat dans les cafés et les bibliothèques et d’une ténacité incroyable à renaître professionnellement et de passer d’artiste qui dessine sur des tasses en carton à designer des opening titles des Golden Globes !

Après avoir pleuré ce que nous pensions être toutes les larmes de nos corps, il s’est avéré que nous en avions encore un petit peu. C’est alors que David Delgado est arrivé.

L’imagination est notre seule limite

David Delgado travaille pour JPL, une agence de la NASA (tu connais ?) et son job, c’est de créer des expériences qui activent l’imagination et nous font nous poser des questions sur l’exploration spatiale. En gros, il a carte blanche pour créer des œuvres d’art qui mettent en avant les travaux de la NASA et ouvrent l’esprit du grand public. Job de rêve, tu dis ? Son équipe est à l’origine de ces faux posters vintages « Visions of the Future » qui imaginaient comment le tourisme inter-planétaire pourrait être promu.

visions of the future JPL Jupiter
Crédit image Jet Propulsion Laboratory

En nous racontant son travail autour du « futur » et de l’imaginaire qui accompagne notre vision du futur, David Delgado nous a fait contempler l’infiniment grand comme l’infiniment petit et nous a montré que l’imagination est un pouvoir que nous devons chérir.

Il nous laisse avec trois phrases en conclusion de la première journée :

  • La curiosité peut repousser la peur.
  • Nous donnons et recevons la permission d’imaginer.
  • Il y a toujours des raisons d’être fiers d’être des humains.

Le slogan de la conférence cette année était « Stay Curious » et le talk de David Delgado nous a montré avec émotion à quel point la curiosité était porteuse d’espoir.

Une fois qu’on a eu fini de pleurer, on a pu partir profiter de la soirée « networking » avant d’aller se coucher/festoyer !

Deuxième journée, aussi intense que la première !

Après une soirée où l’amitié franco-belgo-québécoise a été soudée autour de quelques boissons, nous étions de nouveau sur le pont le lendemain matin pour venir écouter, dans un premier temps, Stephen Hay.

Designer, artiste et codeur, Stephen fait des sites web depuis 1995 et est aujourd’hui directeur créatif dans une banque (oui, c’est possible). Et Stephen, il en a assez d’entendre les gens demander de faire « comme airbnb ». Même s’il reconnait que les contraintes, les standards ça a du bon, il a tendance aussi à vouloir nous rappeler pourquoi les standards existent et à nous faire nous questionner sur leur utilité pour notre projet. A-t-on VRAIMENT besoin d’un menu hamburger dans notre site ? Est-ce que nous aussi, nous voulons un site découpé en trois blocs avec images et texte, un site qui ressemble à tous les autres sites ?

Pour Stephen Hay, nous pouvons faire mieux que « suivre les modes » pour résoudre nos problèmes de design et nous devons cesser de « développer une expertise dans le domaine du choix plutôt que dans la réflexion« . Il nous faut être capables de sortir de notre zone de confort suffisamment pour qu’on se challenge, sans que ce challenge soit insurmontable. Il nous faut cesser de nous questionner et de nous remettre en question, conclut-il.

La parole aux techos

Place ensuite à l’amoureux de typographie, Zack Leatherman qui nous a expliqué les pièges dans lesquels il ne faut pas tomber si on utilise des typos bien stylisées sur le web.

En utilisant l’échelle de Scoville – celle qui mesure la puissance des piments – Zach expose ses opinions « piquantes » sur les typos, leurs utilisations dans le web et nous livre au passage quelques bonnes pratiques pour améliorer l’expérience des utilisateur·ice·s.

Après lui, l’artiste allemande Dorobot est venue nous démontrer tout le pouvoir de la sieste dans la création. Avec le Nap Working, elle propulse la sieste au rang d’art et de moyen de trouver des nouvelles idées.

Son talk était surtout l’occasion de nous parler de sa méthode qui consiste à ne pas (re)jeter les idées randoms qu’elle peut avoir dans un état de quasi-sommeil, mais plutôt de les conserver dans un système de « boîte à fiches » dans laquelle elle pioche lorsqu’elle est en panne d’inspiration.

C’est ensuite le dingo, Heydon Pickering qui est intervenu pour nous parler de Flexbox Holy Albatross, une technique de layout en CSS qu’il a développé comme alternative aux media queries.

De son talk, plutôt très technique, je retiendrais surtout que j’ai beaucoup ri, notamment avec ce diagramme :

Heydon Pickering sur scène lors de la Beyond Tellerand 2019.
« You’re not my dad ! You’re not my dad ! And you…You’re not my dad either ! »

La vidéo sera disponible mi-juin, je ne manquerai pas d’updater ce post pour que tu puisses savourer ce moment !

Stop scrolling Facebook

C’est Tantek Çelik qui a clôturé la conférence et, comme Charlie Owen en ouverture, il a fait très fort. Ce fervent militant du web open, web standards Lead chez Mozilla, Community Leader chez indieweb.org et microfromats.org et participant régulier à la W3C (rien que ça) est venu nous rappeler qu’on n’avait pas besoin des réseaux sociaux pour se faire entendre.

Tantek Çelik nous invite à récupérer notre web et nous donne même les clés pour le faire. Obtenir son nom de domaine, créer son site, y poster le contenu que l’on veut. C’est aussi simple que ça, finalement, pour ne pas subir les politiques d’une corporation qui n’a d’intérêt que pour nos informations personnelles afin de vendre de la pub et s’enrichir. En nous présentant le fonctionnement d’Indie Web et de micro.blog, Tantek veut nous rappeler que nous pouvons lutter contre des plateformes gouvernées par des algorithmes qui ne font « qu’amplifier la colère et les conspirations, répandent la désinformation et menacent la démocratie même« .

On ne pouvait pas terminer ces deux jours d’une manière plus forte, plus motivante et plus militante.

Oh what a conf’ !

Après ces deux jours, je suis rentrée rincée mais heureuse. Jamais je ne pensais vivre des moments aussi forts, aussi inspirants, aussi prenants en allant assister à cette conférence et je remercie encore Miloon de m’en avoir parlé !

Je suis revenue de Beyond Tellerrand avec bien plus que ce que je ne pensais recevoir. J’en suis revenue le cœur rempli, je m’y suis fait des nouveaux potes, j’y ai trouvé des nouveaux mentors, des nouvelles idées et j’y ai fabriqué des tas de putains de souvenirs ! Je suis partagée entre mon envie de crier au monde entier d’aller assister au moins une fois à cette conférence et celle de la garder rien que pour moi. Mais je ne vais pas te mentir : Beyond Tellerrand is the best !


(Re)vivre la conférence

Le compte-rendu sur le site officiel est à lire ici, il comprend de nombreux liens vers les photos et vidéos des speaks, ainsi que vers les comptes-rendus rédigés par d’autres participant·es.

La chaîne YouTube de Beyond Tellerrand où vous pourrez voir les captations de cette année et des années précédentes. Tu peux regarder toutes celles de cette année, elles sont toutes hyper intéressantes. Et sur l’édition 2018, je te (re)recommande tout particulièrement celle de Mike Monteiro « How to build an atomic bomb« , qui est absolument excellente.

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